Pour les Grenoblois, je ne sais pas si vous avez remarqué ces petites affiches qui décorent les murs de notre cités, portant des slogans contre (en vrac) Minatec, les nano-technologies, les élus de la ville, les OGM, le nucléaire... (et j'en oublie sûrement). Pour les non-Grenoblois, ce sont des petites affiches en N&B, avec des slogans définitifs, et jamais signés autrement que par pièces et main d'oeuvre.

Ces affiches donnent l'adresse d'un site internet. J'ai vu passer quelques tracts. En discutant avec des gens autour de moi, beaucoup de monde en avait entendu parler, soit par ces affiches, soit via du spam dans les boites mails. L'avis général qui prévaux est: des gens contre la recherche et l'implantation du centre Minatec à Grenoble.

Histoire d'en savoir plus, je suis allé visiter leur site internet. Pour ne pas leur faire de pub, je mettrai l'adresse de leur site en bas de cet article, sans le répéter tout du long.


Première erreur

Quand on arrive sur ce site, on a le droit à un petit texte introductif (pour les tenants et les aboutissants, je suppose).

Extraits.

Ce site ouvert par des citoyens grenoblois
expose des contributions locales aux débats
sur des questions globales.

Chouette, des citoyens qui débattent et qui apportent une contribution. De la démocratie !

Les informations et critiques réunies ici
- qui proviennent d'individus ou groupes divers
- ont pour la plupart été diffusées
lors de vernissages ,inaugurations,
congrès politiques, conférences scientifiques, etc.

Euh, qui sont ces individus ou groupes divers ? Aucune mention ? J'y reviens dans le paragraphe suivant.

"Pièces et Main d'œuvre" publiera volontiers
informations et analyses
- notamment sur la cuvette grenobloise
- pourvu qu'elles servent la contestation.

Il n'est plus question de débat. Il faut servir la contestation. Franchement, ça sert à quoi d'argumenter, alors qu'on peut contester ?

Première erreur: prétendre au débat, et quelques lignes en dessous afficher la ligne qu'il faut suivre et la cause qu'il faut servir.

Deuxième erreur

A priori, ce site se revendique comme un Site de bricolage pour la construction d'un esprit critique grenoblois. Cool, j'aime bien le bricolage, et l'esprit critique, ça me plaît. Sauf que, voilà, je n'arrive pas à trouver une seule signature, une seule mention du ou des auteur(s) des articles (Hormis des textes plus anciens, mais rien n'indique l'auteur actuel (les auteurs ?) ). Rien. Un mail de type anonyme (genre contact@le_site_en_question), mais pas un seul responsable, auteur, ou quoi que ce soit.

Donc deuxième erreur, ce site est anonyme. Or, pour prétendre à un esprit critique, il ne faut pas se cacher, mais au contraire s'avancer en plein lumière, et assumer la critique. Il faut pouvoir être critiqué à son tour. C'est le principe du dialogue et de la critique.

J'ai beaucoup de mal à prendre au sérieux des gens qui se cachent derrière des slogans.

Le tour du propriétaire

Le site comporte trois rubriques principales: Faits divers, Nécrotechnologies et Documents.

  • Faits divers: une collection de textes sur divers sujets, comme la liaison Lyon-Turin, la Maison de la Culture, et plus généralement des sujets touchant à l'urbanisme grenoblois
  • Nécrotechnologies: textes divers sur la recherche et les organismes de recherche. J'y reviens plus bas.
  • Documents: malgré le titre, rien de neuf, toujours le même type de texte (La secte derrière les nanotechnologies, Les assassins sont parmi nous, de la popullulation ...)

Troisième erreur: c'est mal organisé, pas ergonomique. Ça peut paraître anecdotique, mais pour convaincre, il faut être clair dans le fond et la forme.

Morceaux choisis

Je ne vais pas passer tout ce site en détail. C'est fastidieux et pénible, et d'un intérêt limité. Je m'attarderai juste sur quelques textes.

La recherche, les crédits ...

On peut trouver par exemple ce genre de perle dans un texte intitulé Recherche : des crédits pour quoi faire ? (à propos du mouvement de protestation Sauvons la Recherche sous le gouvernement Raffarin):

Ce n'est pas la moindre prouesse des arsouilles du CEA Grenoble que d'avoir réussi à embarquer leurs collègues des autres labos, y compris ceux des "sciences molles", dans un mouvement pseudo-contestataire

Alors là, c'est un grande première ! Les chercheurs du CEA qui initient ce mouvement de protestation ! Et dire qu'à l'époque je les avait trouvé un peu mous au CEA, en comparaison des universitaires et des chercheurs du CNRS.

Continuons.

Il est plus qu'urgent, aujourd'hui, de démystifier la recherche. " L'image du scientifique prenant un plaisir fou à son activité quotidienne en quête de la vérité est stupide " (...). En pratique, l'activité du chercheur est ultra-spécialisée ; elle consiste, dans une large part, à piller les résultats de ses confrères

Quelle bande de salauds, ces scientifiques: ils n'aiment pas ce qu'ils font, et en plus ils piquent le travail des autres. Quand je pense que quand j'étais en thèse, j'aimais ce que je faisais, et en plus, je citais les gens avec qui je bossais dans mes articles. Je dois être rétrograde.

Et ça se finit par ça: un appel pour que les chercheurs sabotent les laboratoires afin de fonder une connaissance libre et émancipatrice. Puis:

Sabotage !

Démantèlement de l'appareil de production industriel !

Démasquons les chercheurs ! Vidons les laboratoires !

Donc le programme est le suivant: les chercheurs doivent quitter les labos pour fonder une connaissance libre et émancipatrice (et détruire les labos en partant). Sauf que la recherche, ça se fait pas tout seul dans son coin. On se dit pas: Tiens, aujourd'hui je vais faire de la recherche. De 10h à midi, je pense très fort. Je vais avoir des bonnes idées, qui seront libres et émancipatrices, et comme je suis un chercheur, je serai le premier à les avoir. Non, la recherche, c'est un travail patient, de groupe, qui est le résultat d'échanges, soit direct au sein des labos, soit via les publications. Le mythe du chercheur isolé est faux, le chercheur fait avant tout partie d'une équipe et d'une époque (voire d'un courant de pensée).

Erreur grave: critiquer sans connaître. En l'occurence, ce texte dénote une profonde méconnaissance du métier de chercheur.

Nano: le préfixe passe-partout

La grosse bête noire, là, c'est les nano. Petit rappel: nano est un préfixe qui veut dire milliardième. Un nanomètre, c'est un milliardième de mètre. Un nanomètre, c'est pas plus dangereux qu'un millimètre ou qu'un kilomètre, c'est une mesure de distance.

Il existe encore plus petit que le nano: le pico (va falloir trouver un autre slogan, pour picotechnologies, il me semble ...). Un picomètre, c'est le millième d'un nanomètre. C'est une unité de mesure pas très pratique. Pourquoi ? Parce que la taille d'un atome est de l'ordre du nanomètre. Parce qu'en physique, l'atome et ses constituants (neutron, proton, électron) forment la base de tout: si on rajoute les photons (c'est à dire la lumière) on a à peu près tout l'univers observable; la matière de la terre, de l'air, le courant électrique, les ondes sonores, radio, micro-ondes, les étoiles, la matière vivante, tout.

Donc en physique (on pourrait définir la physique moderne comme l'étude de la matière et de ses interactions) l'atome est l'étalon. Il y a même une unité de mesure spéciale, l'Angström qui vaut un dixième de nanomètre. C'est une unité pratique, parce que ça permet d'avoir des ordres de grandeur simples. Par exemple, la maille atomique du silicium vaut environ 5,4 Angström. Ce n'est ni bien ni mal, c'est un fait, à peu près aussi vieux que l'univers.

Notre corps, notre environnement, l'univers, tout est constitué d'atomes. On respire continuement des nano-particules: au hasard, l'azote (environ 78% de l'atmosphère), l'oxygène (21%), le dioxyde de carbone ...

Bref, je termine ma disgression, et je retourne à la pêche aux morceaux choisis.En particulier, dans le numéro 12 de leur tract intitulé Aujourd'hui le nanomonde:

La mauvaise [nouvelle], c'est que les nanomatériaux sont périlleux et toxiques. "La forte réactivité des nanoparticules induit des risques d'explosion".

La partie entre guillemets est une citation par l'auteur du tract d'un article de L'usine Nouvelle. Première constatation, ce n'est pas un journal reconnu pour ses qualités scientifiques, et il me semble hasardeux de s'appuyer sur ce type d'article pour construire une argumentation précise. Ensuite, sur le fond, ça n'a pas vraiment de sens.

Effectivement, si je mélange dans des proportions ad hoc de l'oxygène et de l'hydrogène (qui sont des gaz, donc un ensemble libre de nano-particules), et si j'apporte une source de chaleur, j'ai une explosion. Encore une fois, c'est vieux comme l'univers, et ça va être dur de prouver que ce comportement est imputable aux chercheurs.

Plus généralement, affirmer que la forte réactivité des nanoparticules induit des risques d'explosion n'a pas de sens dans le cas général: un ensemble de nano-particules de germanium déposées sur une surface de silicium (un cas courant de recherche) a une réactivité vis-à-vis de l'oxydation, mais ne va pas générer une réaction exothermique violente. Donc cette affirmation est fausse (je viens de trouver un contre-exemple, non ?).

Voilà, tout est à l'avenant, on met tout dans le même sac: nano-technologies, nucléaire, OGM, voitures, téléphones portables, complexe militaro-scientifico-industriel, avec des amalgames hallucinants: par exemple, la juxtaposition des problèmes liés à la biométrie et le fait que le papier pour les passeports sont fabriqués à Grenoble. Sous entendu, tout est lié, ce n'est pas une coïncidence, tremble ô lecteur, mais surtout ne réfléchis pas.

Que ce soit bien clair: je suis contre la biométrie pour des tâches de surveillance (par exemple, je n'apprécie pas la carte d'identité à puce), mais ce n'est pas en amalgamant biométrie et fabrication de papier pour les passeports qu'on fait avancer le débat.

Il manque juste la peur de l'an mil.

Erreur bête: raconter n'importe quoi, et se ridiculiser.

Un peu de lâcheté

Si certains textes peuvent faire rire (ou pas), il y a quand même des limites à la lâcheté. Toujours dans ce numéro 12 de leur tract intitulé Aujourd'hui le nanomonde, l'auteur parle d'un sujet de thèse proposé dans un laboratoire grenoblois. Et cet auteur anonyme donne consciencieusement le nom, le numéro de téléphone et le mail du directeur de thèse ainsi que le laboratoire d'accueil. Hum, le doux parfum de la délation anonyme...

Erreur n+1: la délation, ce n'est pas légal, il me semble. Et d'un point de vue morale / politique / libertaire, il existe mieux comme moyen de critique.

Conclusion

Ce site (ou cette association, ou groupe de gens) se veut une force de critique, mais prend bien soin de se cacher. Ce qui les dé-crédibilise totalement, et ce qui empêche toute discussion. Les critiques sont gratuites, et bien évidemment, sans aucune contre-proposition. C'est une juxtapositions de textes avec des vues négatives sur tout. La science, la technique, et l'industrie sont placées au même niveau, dans une confusion générale. Tous ces textes semblent indiquer l'ignorance du ou des auteurs de la réalité des métiers de la recherche, et des motivations des chercheurs. Quant à l'argumentation ...

Je ne me suis pas prononcé sur l'absence ou la présence d'un débat public, ou l'explication du travail de recherche par les acteurs de la recherche aux citoyens, ou la clarté des financements. Ce n'est pas mon propos ici. En particulier, je suis (à titre personnel) contre la biométrie à usage de surveillance, je suis pour le contrôle de l'état sur l'utilisation des recherches par l'industrie, et de manière plus générale, je suis pour une ré-organisation du système de recherche français (voire européen). Mais je suis contre cette contestation aveugle, qui ne se justifie que par sa volonté de contester (voir l'introduction), qui prétend poser un débat mais nie toute possibilité de débat par son anonymat. Je suis contre ces critiques sans proposition, non argumentées.


Une dernière pour la route ? Allez ! Quand on se prétend contre la technification totale (sic), contre le stade suprême du capitalisme (re-sic), on évite de distribuer des documents (dans la rubrique Documents) au format .doc, qui est un format propriétaire, non libre, de Microsoft (une des plus grosses multinationales high-tech au monde, avec à sa tête un des hommes les plus riches de la planète, bref, le stade suprême de la technique et du capitalisme). Restons cohérents.

Site en question: pieces et main d'oeuvre

Au sujet de l'anonymat sur ce site: il est possible de trouver qui a enregistré ce site (ce qui ne veut pas dire que c'en est l'auteur) en utilisant whois.

Edité le 9/02/06